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Voyageurs et explorateurs roumains méconnus (1850-1939)
par Ion CEPLEANU

 

 
 

Les autres voyageurs et explorateurs (page principale) (cliquez sur les liens) :

Florica SAS (1826-1913)

Iuliu POPPER (1857-1893)

Emil RACOVITZA (1868-1947)

Dimitrie et Nicolae GHICA-COMANESTI
(1840-1899 et 1875-1921)

Sever PLENICEANU (1867-1924)

Basil ASAN (1860-1918)

Grigore STEFANESCU (1836-1911)

Franz NOPCSA (1877-1933)
Constantin CHIRU (1848-1933)
Constantin DUMBRAVA (1898-1935)

Mircea ELIADE (1907-1986)

 

Florica SAS (1826-1913)

Le premier des explorateurs roumains est une exploratrice. Son cas est exemplaire : elle est quasi-inconnue aussi bien en Roumanie qu’à l’étranger, elle passe le plus souvent pour hongroise parce qu’elle est née en Transylvanie (c’est aussi le cas de l’aviateur Traian VUIA ), on sait très peu de choses de sa vie, on n’a pas de portrait d’elle, et seul le fait qu’elle parlait "also wallachian, her first familial language " témoigne de ses origines.

On sait qu’elle était déjà orpheline à 12 ans. En 1848, les Roumains de Transylvanie se soulèvent contre la domination austro-hongroise sous la conduite du révolutionnaire Avram IANCU . La répression qui s’ensuit signifie pour elle exil, esclavage et probablement prostitution dans une auberge de luxe d’Istanbul. Un destin à la "Kyra Kyralina" de Panaït Istrati. En tout cas c’est là que l’explorateur britannique Samuel WHITE- BAKER la remarque, en tombe amoureux et la rachète en 1857. Elle a 31 ans.

Elle l’accompagne dans l’expédition de 1860-1865 à la recherche des sources du Nil, et découvre avec lui le lac Albert. Ce furent cinq années d’efforts dans un pays totalement inconnu, avec des problèmes de logistique, d’hygiène et de diplomatie inédits pour un européen. Là, le don de Florica SAS pour les langues, ses capacités d’adaptation, sa connaissance des sociétés et des cultures non-européennes (acquise en milieu ottoman), son réalisme, sa résistance physique et son courage, font dire à BAKER que sans elle, il serait certainement mort sur place. Le roi d’Ounyoro, royaume riverain du lac, avait offert à Baker de lui racheter Florica pour en faire sa reine.

Il l’épouse au retour à Londres, et comme il est sir, elle devient une lady anglaise sous le nom de Florence WHITE-BAKER . Il est membre de la Royal Geographic Society et c’est elle qui, carnets de notes à la main, l’aide à rédiger et relit les textes de ses conférences. Très discrète sur son passé (qui suscitait des curiosités pas toujours bienveillantes dans le milieu huppé londonien), elle s’attacha à être une parfaite épouse, n’écrivit jamais de mémoires et ne se mit jamais en avant.

Par ailleurs, c’est autour du lac Albert, découvert par Florica SAS et Samuel WHITE- BAKER , que se situe, vingt ans après leur découverte, l’épopée d’Edouard SCHNITZLER . Cet aventurier alsacien s’y fit nommer gouverneur du Haut-Nil sous le nom d’"Emin-Pacha" par le Khédive d’Egypte. Destitué en 1889 par STANLEY , il s’installa sur le Haut-Congo en tyran absolu, mais adulé par sa féroce garde d’amazones locales. C’est de cette histoire réelle que Joseph CONRAD s’est inspiré pour écrire "Au cœur des ténèbres", roman qui à son tour fournit le thème du film "Apocalypse now".

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Iuliu POPPER (1857-1893)

Certains commentateurs "germanopratins " du film "Tierra del Fuego" de Miguel LITTIN (1999), dont le scénario est (très vaguement) inspiré par Iuliu POPPER , auraient du mieux se renseigner sur les origines de cet explorateur, avant de le traîner dans la boue : leurs appréciations auraient peut-être été plus objectives s’ils avaient fait ce travail. Mais, le prenant pour un Roumain ordinaire (c’est-à-dire, à leurs yeux, forcément "bête et méchant"), ils se crurent obligés de le noircir… Or Iuliu POPPER est tout sauf un "Roumain ordinaire "…

Fils de Neftalie POPPER , antiquaire fort connu dans le Bucarest de l’époque de Caragiale et d’Eminescu, Iuliu POPPER a eu des nounous françaises, et dans sa famille on parlait le ladino, langue proche de l’espagnol. Cela va évidemment bien servir à notre futur explorateur, que son père envoie à Paris suivre les cours de l’École Polytechnique. Il en sort ingénieur en 1879 à 22 ans. D’où, embauche à la Compagnie du Canal de Suez, où il s’ennuie rapidement, et qu’il quitte pour prospecter les opportunités du marché du travail en Inde, en Chine, au Japon, en Sibérie, avec de fréquents retours sur Bucarest entre ses voyages.

POPPER n’est pas seulement un jeune ingénieur en quête d’un destin : c’est aussi un géographe, un ethnologue et un naturaliste qui envoie à ses correspondants, dont George LAHOVARY président de la Société de Géographie, des comptes-rendus détaillés de tout ce qu’il observe durant des voyages. Finalement, en 1883, il travaille à la Nouvelle-Orléans sur les aménagements portuaires, travail qu’il poursuit ensuite à La Havane. Ce contrat fini, il publie plusieurs reportages géographiques au "Diario de las Forasteros", à Mexico. Il voyage aussi au Brésil.

Lors d’un séjour à Buenos-Aires, il est coopté membre de la Sociedad Geografica Argentina, qui lui demande de prospecter la géologie du sud du pays : Patagonie et Terre de Feu semblent prometteuses, mais restent encore très mal cartographiées. A la tête d’une expédition navale et terrestre de 18 hommes, il s’acquitte si bien de cette tâche (tout en envoyant les doubles de ses comptes rendus à Bucarest) qu’en 1886 il reçoit mandat du gouvernement argentin pour mettre en valeur la Terre de Feu.

C’est l’époque (fort mal) décrite par les "westerns" : installation de ranches, mise en culture, développement des élevages, ouvertures de mines, conflits avec les autochtones amérindiens, érection d’écoles et d’églises, immigration européenne, tout y est. P OPPER découvrit de l’or, exploita 5 mines, battit monnaie pour payer les mineurs, imprima des timbres "Tierra de Fuego " (rarissimes), transforma la petite mission d’Ushuaia en ville et couvrit le pays de villages. Il étudia et décrivit la géologie, la flore, la faune et les peuples autochtones, envoyant des comptes-rendus au gouvernement argentin et aux Sociétés de Géographie de Buenos-Aires et Bucarest.

Il donna parfois des noms roumains aux lieux (Colonia Carmen Sylva, Cabo Sinaia…).

El senor Julio P OPPER n’était ni meilleur ni pire que les autres blancs. Il lui est arrivé de faire tirer sur des guerriers Onas, chasseurs de guanacos craints de leurs voisins Cauashcars et Yaghans, et peuple de guerriers indomptables qui refusaient tout compromis, attaquant systématiquement les blancs (logique : les Onas avaient été jusque-là le peuple dominant, or les blancs tentaient de les supplanter). Mais il a aussi fait ouvrir des écoles pour les Cauashcars et les Yaghans, qui commencèrent alors à se métisser. A la fin du XIX ème siècle, rares étaient les Européens ou les Américains qui se disaient que les cultures indigènes étaient une richesse à respecter ; pour tous les blancs, le meilleur bienfait à apporter aux autochtones était de les "civiliser " en les christianisant et en les européanisant…

En 1890 sa mission est achevée : il rentre à Buenos-Aires, fait des conférences à la Sociedad Geografica Argentina et publie des livres sur la Terre de Feu. Simultanément, il cherche à nouveau de l’or, cette fois au nord de l’Argentine, où il entre en concurrence avec d’autres prospecteurs (déjà dans le sud, il avait eu maille à partir avec des orpaillages sauvages et des braconniers qui tentaient de contourner son mandat).

En 1893, à 36 ans, il préparait une expédition antarctique à bord de l’ "Explorador " lorsqu’il fut assassiné dans sa chambre d’hôtel, on ne sut jamais par qui et pourquoi, mais les suspects étaient nombreux.

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Emil RACOVITA (1868-1947)  

J'ai choisi de RACOVITZA (comme il signait en français) un portrait moins classique que celui de l’élégant savant aristocrate moldave, barbichu et aux moustaches en pointe, que tous les Roumains connaissent.

On le voit ici en 1898 tel que ses camarades de la "Belgica" : Roald AMUNDSEN , Henryk ARCTOWSKI , Frederick COOK ou Émile DANCO l’ont connu. La "Belgica" était un vaisseau belge affrété par Adrien de GERLACHE , mais l’équipe scientifique était internationale, et RACOVITZA en était le naturaliste. Dans les encyclopédies occidentales modernes, nul n’a l’idée d’écrire qu’AMUNDSEN ou COOK sont autre chose que norvégien et américain ; mais RACOVITZA , lui, est souvent donné comme "belge"

Cette "déroumanisation " des personnalités est un phénomène fréquent dans les média occidentaux modernes : Traian VUIA passe pour "hongrois" parce qu’il est né en Transylvanie, Henri COANDA passe pour "anglais" parce qu’il a travaillé chez Bristol (quand il n’est pas tout simplement oublié, son turboréacteur de 1911 étant occulté par le Messerschmitt de 1945), CIORAN , ELIADE et IONESCO sont "français" (sauf quand il s’agit de souligner leur manque de vigilance face au fascisme), CELAN est "autrichien ", ISTRATI est "grec", et ainsi de suite… Ce phénomène est le pendant biographique de la "déroumanisation " historique des principautés de Moldavie et Valachie, présentées comme de simples parties de l’Empire 0ttoman, alors qu’elle restèrent constamment des états certes vassaux des turcs, mais autonomes et disposant de leurs propres gouvernements, armées, lois, académies princières, et menant souvent des politiques contraires aux intérêts ottomans.

Emil R ACOVITZA, donc, était bien roumain, quoi qu’on en dise. Il avait cependant, comme d’autres roumains de sa génération et de son milieu social, fait ses études supérieures en France, entre la Sorbonne et les stations de biologie marine de Roscoff et de Banuyls (où il avait fait, avec Louis BOUTANG , les premières photos sous-marines en 1889). Il était avant tout océanographe, mais son intérêt pour l’entomologie et pour la vie souterraine le rapprocha de savants français ou suisses tels que René JEANNEL, Jules GUIART ou Alfred HAPPUIS. C’est l’étendue de ses connaissances naturalistes qui lui valut d’être choisi en 1897 par DE GERLACHE pour ce qui allait être le tout premier hivernage antarctique.

Avant l’Antarctique, RACOVITZA explora lui aussi la Patagonie et Terre de Feu, mais dans une optique exclusivement scientifique. Pressentant la fin prochaine de l’intransigeant peuple Ona, il réussit à gagner leur confiance et écrivit un dictionnaire Ona-Français.

RACOVITZA fut l’un des premiers scientifiques à affirmer que les amérindiens ne sont pas des "sauvages", mais des "autrement civilisés" que nous, et qu’à ce titre ils méritent notre respect. Il écrivit dans une lettre de 1897 à ses parents : « ce sont tous ces européens qui sont dégoûtants, non par leur "sauvagerie ", mais par leur "civilisation" : ils ne viennent à table qu’en redingote et font de ces manières qui te gâchent tout le plaisir d’être dans un pays nouveau ! Quand je pense que vous étiez inquiets de me voir aborder la "sauvage" Patagonie ! »

Après l’expédition "Belgica", Emil RACOVITZA étudia flores et faunes de la Roumanie sous l’angle environnemental et éthologique, ce qui était tout à fait novateur à l’époque (on ne parlait pas encore d’ "écologie", mais d’ "économie naturelle "). Travaillant avec JEANNEL , GUIART et CHAPPUIS qu’il fit venir en Roumanie (où ils vécurent dans les années 30), il fonda à Cluj l’Institut de Spéléologie et se consacra à l’étude des animaux souterrains. Pendant l’occupation hongroise suite au "diktat de Vienne", c’est CHAPPUIS , citoyen suisse, qui reste aux commandes de l’Institut de Spéléo, sauvant les travaux, la bibliothèque et les collections, que RACOVITZA retrouvera intactes en 1945.

La répartition des différentes familles d’insectes à travers les grottes du monde convainquit RACOVITZA que c’est Alfred W EGENER qui avait raison, alors que 99% des géologues s’opposaient toujours à la dérive des continents, car on n’avait pas encore découvert la tectonique des plaques (découverte due au français Xavier LEPICHON en 1966). Suite à ces découvertes, René JEANNEL écrivit en 1942 un livre, "La genèse des faunes terrestres", qui est la première démonstration convaincante de la dérive des continents, grâce aux arguments biogéographiques.

RACOVITZA mourut à 79 ans, laissant un Institut Spéléologique florissant, longtemps dirigé par Gheorghe RACOVITZA  ; aujourd’hui, l’esprit qu’il a insufflé est incarné par l’équipe de Cristian LASCU, à laquelle on doit la découverte extraordinaire de la grotte de Movile en Dobrogée (Dobroudja en bulgare), grotte peu spectaculaire visuellement, mais abritant un écosystème hypoxique isolé du monde extérieur depuis un demi-million d’années, qui a révolutionné nos notions sur les conditions d’apparition et du maintien de la vie sur terre.

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Dimitrie et Nicolae GHICA-COMANESTI (1840-1899 et 1875-1921)

 

Moldaves et boyards comme RACOVITZA, les GHICA-COMÄNESTI père et fils étaient avant tout chasseurs, écumant les forêts moldaves et le delta du Danube. Là aussi il faut rappeler que de leur temps, l’homme ne connaissait encore que deux types de relations avec l’animal : domestication et exploitation, ou bien destruction et chasse. C’est à Londres que leur vient l’idée de se lancer, eux aussi, dans un safari africain, et c’est là qu’ils préparent leur expédition et achètent le meilleur matériel.

Mais les GHICA-COMÄNESTI ne sont pas de simples chasseurs : membres de la Société de Géographie de Bucarest, ils sont photographes, ethnologues et naturalistes notant et décrivant tout ce qu’ils voient. Partis par mer de Trieste, en 1895, ils visent le pays où RIMBAUD avait fait du trafic d’armes, d’esclaves, de perles et d’épices quelques années auparavant : la Somalie, alors convoitée par la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, mais dont l’intérieur reste insoumis. Ils débarquent à Berbera et parcourent l’arrière-pays, encore humide (il y avait des sources, de la savane arborée, et les animaux qui actuellement ne survivent plus que dans les grands parcs du Kenya et de Tanzanie).

Nous avons grâce à eux une description détaillée de l’état du pays il y a 110 ans, et nous pouvons ainsi évaluer les progrès de la désertification. Une partie des collections et des animaux naturalisés du Musée ANTIPA de Bucarest leur est dûe. En 1899, Nicolae se rend également au Maroc, alors encore sultanat indépendant.

Partout, les GHICA-COMÄNESTI décrivent la géologie, la flore, la faune et les populations, précisent la cartographie, puis publient à leur retour deux livres : "Un voyage en Afrique" et "Cinq mois au pays des Somalis", traduits aussi en français. Une quinzaine d’espèces nouvelles reçoivent des noms roumains.

En 1910 et 11, Nicolae GHICA-COMÄNESTI parcourt en tous sens l’Amérique du Nord, allant jusqu’à Kodiak en Alaska. De ces voyages aussi, il ramène une riche moisson de notes et d’observations.

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Sever PLENICEANU (1867-1924)

 

Après son bac, Sever PLENICEANU suit les cours de cartographie de l’Ecole de Cavalerie d’Yeper, en Belgique, dont il sort diplômé en 1897. Il y avait à l’époque des liens privilégiés entre la Roumanie et la Belgique, la constitution roumaine étant calquée sur la constitution belge. Mais faute de débouchés en Roumanie même, peut-être par manque de recommandations suffisantes, il quitte la Roumanie pour Bruxelles.

Grâce à la recommandation du juge Aurel VARLAM (1874-1935) qui officie alors à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) Sever PLENICEANU est engagé pour 3 ans comme cartographe dans l’administration du prétendu "Etat Indépendant du Congo", qui ne s’appelle pas encore Congo belge, ni Congo Kinshasa, ni Zaïre, et qui n’est absolument pas indépendant. Il s’agit en fait d’une entreprise privée appartenant au roi des Belges, Léopold II, et dont l’objectif est de mettre en coupe réglée l’Afrique équatoriale riche en bois, en minerais et en pierres précieuses, pour la plus grande fortune des actionnaires... et de toute sorte d’aventuriers plus ou moins recommandables. Nous avons déjà évoqué ces contrées à propos d’Edouard SCHNITZLER , qui inspira à Joseph CONRAD son roman "Au cœur des ténèbres".

En 1889, PLENICEANU quitte Antwerpen à bord du "Léopoldville", qui le débarque à Matadi. Durant 3 ans, il va parcourir méthodiquement le Congo pour en dresser la cartographie et l’inventaire des ressources, de la flore, de la faune et des populations. Comme Iuliu POPPER l’avait fait avant lui en Argentine, Sever PLENICEANU adresse ses comptes-rendus en double exemplaire, l’un pour ses employeurs belges, l’autre pour la Société de Géographie de Bucarest, par l’entremise de son ami N. RADULESCU. Ces notes paraissent d’abord dans le "Ziarul cälätoriilor si al întâmplärilor de pe mare si uscat", puis formeront un livre de 65 pages publié en 1901 à Târgu-Jiu, à son retour au pays.

Dans ce livre, des œuvres d’art congolaises sont figurées. Il faudrait vérifier si BRÂNCUSI a eu ou non ce livre entre les mains, et si "Cumintenia pämântului" (ci-contre) et d’autres œuvres d’une facture fort audacieuse et originale pour l’époque, n’ont pas subi quelqu’influence congolaise…

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Basil ASAN (1860-1918)

Quand j’étais enfant, il y a un demi-siècle, survivait rue de l’Olympe, aux pieds de la Métropolie de Bucarest, une dame fort âgée qui fumait sans cesse à travers un porte-cigarettes et enseignait le français, l’allemand et la culture universelle, d’une voix éraillée, aux enfants du quartier. En échange, certains parents lui procuraient du café, des aliments, du savon, du tabac, et elle vivait ainsi, car elle n’avait pas de retraite. Le bizarre, c’était qu’il fallait l’appeler "mademoiselle " ASAN . C’était une sorte de maternelle au noir.

Parmi ses livres préférés, il y avait "Fram, l’ours polaire" de Cezar PETRESCU et "Le tour du monde en 80 jours" de Jules VERNE , "car" disait-elle, "mon père a été sur la banquise et a fait le tour du monde, lui aussi". Elle racontait aussi de nombreuses histoires d’îles, les unes glacées, d’autres exotiques. Certains pensaient qu’elle affabulait. Elle est morte dans l’isolement et la misère.

Mais tout était vrai. Si mademoiselle A SAN vivait de presque rien, c’est parce qu’elle était la petite-fille de George ASAN, l’industriel qui avait importé la première machine à vapeur en Valachie, en 1853, et la fille de Basil ASAN , ingénieur et patron de meuneries et d’huileries, mais aussi explorateur, membre de la Société de Géographie et ami de la famille royale. Un véritable "ennemi du peuple", comme on le voit.

En 1896 et 97, depuis la Norvège, Basil ASAN parcourt l’Islande, l’île aux Ours, le Spitzberg, la Laponie et la banquise arctique ; il observe, décrit et photographie les ours polaires, les phoques, les baleines (et les chasseurs de baleines), l’éclipse solaire du 9 août 1896, puis la nuit et les aurores polaires. Il participe aux préparatifs de la traversée de l’Arctique en ballon par Auguste ANDRÉE (qui y laissera la vie) et rencontre Fritjof NANSEN sur son navire le "Fram" ("en avant" en norrois).

Basil ASAN cartographie les zones méconnues du Spitzberg et baptise une nouvelle île "Principele Carol" (RACOVITZA a aussi découvert et baptisé une île en Antarctique : c’est l’île COBÄLCESCU , du nom de cet éminent géologue). A son retour en 1897, il publie des fascicules abondamment illustrés et donne une série de conférences : en fait c’est Basil A SAN qui inspira à Cezar PETRESCU son roman "Fram, l’ours polaire", basé sur l’idée que la place d’un animal sauvage est dans la nature, et que celle-ci mérite notre respect…

En 1898 Basil ASAN fait le tour du monde par la Mer Rouge, l’Océan Indien, Ceylan, la Malaisie, l’Indochine, la Chine orientale, le Japon, les îles du Pacifique et l’isthme de Panama où il observe les travaux du canal : il en donne des descriptions précises et des analyses pertinentes, affirmant que le Pacifique est "le futur centre du monde", que les Etats-Unis deviendront la première puissance industrielle, et qu’ils se confronteront tôt ou tard avec le Japon ou la Chine.

En 1899 il suggère au roi d’envoyer le croiseur "Elisabeta" prendre possession des quelques îles encore non revendiquées des océans Indien, Austral et Pacifique, afin de monnayer les droits de pêche dans ces eaux si productives, et d’y exploiter le guano. Mais le roi lui rétorque que le coût du charbon, pour prendre possession de ces îles et les garder ensuite, grèverait trop lourdement le budget de la marine roumaine, et que par ailleurs son parent George V "roi des mers ", pourrait en prendre ombrage. Finalement, non seulement la Roumanie n’aura pas d’outre-mer, mais elle cèdera même sa seule île pélagique (l’île des Serpents en Mer Noire) à l’URSS en 1948.

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Grigore STEFANESCU (1836-1911)

Géologue, minéralogiste et paléontologiste (il avait étudié à la faculté de sciences de Paris), Grigore STEFÄNESCU est le fondateur du Bureau Géologique roumain en 1882. C’est à lui que l’on doit la découverte (entre autres) du Dinothérium de Mânzati qui trône dans le hall d’entrée du Muséum de Bucarest. Grigore STEFÄNESCU a fouillé dans de nombreux pays à travers le monde, enrichissant les collections du Muséum dont il fut un temps le directeur.

Mais ses principales expéditions eurent pour objectifs le Yellowstone, volcan géant effondré d’Amérique du Nord, d’une biodiversité exceptionnelle, exploré en 1891, le Mexique, autre terre volcanique, le Caucase et la Sibérie, qu’il parcourut depuis la Finlande jusqu’au lac Baïkal en 1898. A chaque fois naturellement, des articles, des ouvrages, des conférences abondamment illustrées de cartes, schémas et photos (11 livres en tout) eurent pour éditrice et organisatrice la Société Géographique roumaine.

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Franz NOPCSA (1877-1933)

Même s’il est mort citoyen roumain, on peut contester la présence de Franz NOPCSA dans cet article, car c’était un de ces comtes hongrois dominant la Transylvanie à l’époque austro-hongroise, et il vécut sa roumanisation en 1918 comme une défaite personnelle. Mais tout de même, il a vécu entouré de paysans roumains, et ce sont eux qui ont sorti de terre les Dinosaures nains de la dépression de Hateg, dont il était le seigneur et qui fut, au Jurassique, une île au milieu de l’océan Téthysien.

Paléontologiste distingué, Franz NOPCSA était aussi un explorateur qui parcourut en tous sens les Balkans, l’Empire Ottoman et l’Afrique entre 1899 et 1913. Il rassembla une riche collection d’histoire naturelle et d’ethnographie en son château, où il vivait avec sa sœur et son compagnon albanais Bayazid.

En 1918, lorsque l’assemblée d’Alba-Iulia vota le rattachement de la Transylvanie à la Roumanie, NOPCSA fit don d’une partie de sa collection au Muséum de Budapest, et en 1923, lorsque la réforme agraire le priva de ses terres au profit de "ses " paysans, il vendit le reste au British Museum. Le Muséum de Bucarest n’en eut donc rien, mais ses chercheurs reprirent ultérieurement les fouilles à Hateg et découvrirent aussi d’extraordinaires fossiles, tandis que, ruiné, NOPCSA se suicida en 1933 avec Bayazid.

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Constantin CHIRU (1848-1933)

Plus voyageur qu’explorateur, cet ingénieur né à Giurgiu, spécialiste des transports et des télécommunications, qui avait fait Polytechnique à Stuttgart, parcourut l’Amérique du Nord en 1897. Il envoya à la Société Géographique des comptes-rendus détaillés sur ce continent alors en pleine européanisation et en plein "boom" des télégraphes, des téléphones et des chemins de fer.

Entre-autres, on lui doit une relation sur l’immigration roumaine aux Etats-Unis et au Canada, où plusieurs milliers de paysans sans terre, en provenance de Bessarabie, de Moldavie, d’Olténie ou du nord de la Transylvanie, arrivaient chaque année. C’étaient presque uniquement des hommes. La majorité étaient établis au centre du continent, Saskatchewan, Alberta, Montana, les deux Dakota, là où la terre était dure à mettre en valeur et le climat très continental, ce qui ne les dépaysait pas trop. Ils y rencontraient des Serbes, des Ukrainiens, des Lipovènes orthodoxes comme eux, et Constantin CHIRU prévoyaient qu’ils se fondraient avec ceux-ci au sein de la communauté américaine orthodoxe. Et c’est bien ce qui est arrivé. On voit ci-contre trois immigrants roumains brandissant leur "green card" à Ellis Island.

Constantin DUMBRAVA (1898-1935)

Moldave d’origine modeste, Constantin DUMBRAVÄ passe son bac à Botosani mais réussit à décrocher une bourse pour continuer ses études de médecine à Paris et Bruxelles. Une fois établi médecin, il monte en 1927, bien avant Paul-Emile VICTOR donc, une expédition roumaine à Angmassalik au Groenland, et passe une année chez les Inuit, tournant un film que la télévision roumaine diffusa en 2000. Il étudie avec soin la géologie, la flore, la faune, et écrit plusieurs articles qui paraissent en Roumanie, en France et aux Etats-Unis (il a épousé une américaine et s’est installé à New-York).

Les Sociétés de Géographie des Etats-Unis et de Paris l’aident à monter en 1934 une seconde expédition au Groenland, cette fois en ballon. Mais celui-ci se crashe en mer près d’Angmassalik et Constantin DUMBRAVÄ , blessé et ayant contracté une pneumonie suite à son séjour dans l’eau glacée, décède l’année suivante à Cannes en France, à 37 ans, presque le même âge que Iuliu POPPER .

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Mircea ELIADE (1907-1986)  

Rares furent les spectateurs du film "La nuit bengali" sorti à Paris en 1983, qui savaient que le scénario était inspiré par le roman de Mircea ELIADE  : "Maitreyi" au succès immédiat en Roumanie (1933). ELIADE est un littéraire, mais son analyse de la société, de la philosophie et des religions de l’Inde, où il séjourne à Calcutta au début des années 30, font de lui un véritable explorateur. Ce séjour a profondément marqué son parcours, l’orientant vers l’histoire des religions.

Bien des explorateurs ont pris femme dans les pays explorés, puis l’ont abandonnée, parfois enceinte ou mère, à la fin de leur séjour. La plupart ont fait silence sur cet aspect de leur vie. Certains, tels Paul-Émile VICTOR , ont fait des confessions tardives (on a appris ainsi que Téva et Jean-Christophe VICTOR , eux-mêmes demi-frères, ont des demi-neveux au Groenland). ELIADE , lui, en a fait un roman. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dans la réalité, le beau Mircea avait séduit, défloré et, selon la norme hindouiste, souillé Maitreyi (puisqu’elle était Brahmane et lui, hors-caste en tant qu’étranger). La seule solution honorable était qu’il l’épouse et l’emmène en Europe, comme ELIADE l’avait promis à elle-même et à sa famille (de riches universitaires).


Cinquante ans passèrent sans que le Roumain tienne parole. Ayant vu le film "La nuit bengali" sorti aussi en Inde, Maitreyi, qui, même religieusement déclassée, ne manquait ni d’argent, ni d’audace, débarqua à Chicago où ELIADE vivait ses dernières années auprès de son épouse Cristinel. Des paroles orageuses furent échangées en anglais, avant que la délaissée ne retourne à sa ville natale et… écrive à son tour sa version de l’histoire, en bengali (le bengali est lu par 95 millions de personnes) !

Que nous enseigne de cette histoire ?

D’abord que les héros sont des figures emblématiques, mais qu’en grattant un peu, on découvre des craquelures. La vérité de la relation d’ELIADE avec Maitreyi est moins élégante que la belle histoire du roman, et si le grand homme n’a pas eu à pactiser avec le communisme, il servit en revanche le régime ANTONESCU , assez pour susciter un livre d’Alexandra LAIGNEL- LAVASTINE (qui égratigne aussi CIORAN et IONESCO ) et une polémique virulente sur le thème : "qui a le plus de cadavres dans son placard ?" .

Ensuite, que ces craquelures n’empêchent pas les hommes de faire aussi œuvre utile. Pour ma part, avant de travailler sept ans pour COUSTEAU dont tout le monde connaît à présent le côté pile, j’avais côtoyé en Sorbonne un excellent et brillant philologue dont j’ai beaucoup appris, en tant qu’étudiant. Et je ne suis pas le seul. Cet homme était aussi haut gradé de la Securitate, régnant sans partage sur ses collègues enseignants détachés (qui, même plus âgés que lui, en avaient une peut bleue) et organisant tous les ans les festivités du 23 août à Paris. Après avoir demandé l’asile politique à la France, ce pédagogue hors-pair a continué à servir les intérêts de ceux qui ont débarrassé la Roumanie de Ceausescu, avant de prendre une retraite bien méritée et de passer ses différents relais à son fils.

Enfin, que, par-delà les œuvres et les craquelures, ce que nous devons retenir, c’est la lumière que chacun a portée en ce monde. Par le roman "Maitreyi", c’est toute une génération de Roumains qui s’est ouverte dès avant-guerre à la spiritualité des "autres " cultures, sortant ainsi de l’illusion européenne, étroite, colonialiste et très répandue à Londres, à Paris ou à Rome, que seul le monothéïsme est compatible avec la "civilisation". On doit cela à E LIADE  : n’en faisons pas un héros intouchable, mais un sujet de réflexion et de méditation.

 

PS . Qu’est-ce qu’un "critique germanopratin" ? C’est une personne qui a les moyens d’habiter à Saint-Germain des Prés, qui n’aime les films à histoires d’amour que si celles-ci finissent mal, qui n’apprécie l’humour que s’il est "grinçant", qui trouve Disney "sirupeux" bien que ses dessins animés soient pleins de sorcières et de fureur, qui parmi les Marguerites préfère Duras la cynique à Yourcenar l’humaniste, parmi les éducateurs Piaget à Freinet, et parmi les psychanalystes Lacan à Dolto. Le "critique germanopratin" ne pardonne pas aux Américains d’avoir libéré la France, "préfère se tromper avec Sartre que d’avoir raison avec Aron", et en veut davantage à ses parents et à son éditeur de n’avoir pas été marxistes, qu’à Staline et Mao d’avoir tué des millions d’innocents. D’ailleurs pour le "critique germanopratin ", personne n’est innocent, à part lui-même et, peut-être, les victimes de Hitler (les chambres à gaz sont si proches de nous, qu’il est difficile d’accuser les victimes de niaiserie ou de complicité passive). L’espèce, bien typée et facile à identifier par son comportement, son langage et son habillement, est présente parmi les Français de naissance à revenu supérieur à 40.000 euros par an et ayant dépassé la Maîtrise de Lettre, de Philo, de Droit ou d’Histoire. Mais son aire d’habitat est réduite : la plupart des représentants sont concentrés dans le périmètre des 4 ème, 5 ème et 6 ème arrondissements de Paris. C’est là aussi que se trouvent la moitié des cabinets de psychanalyse de la région parisienne.

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